Le Bosquet de 
Pacanier
Échantillon
UN
Sury

      IL EST impossible de deviner l'âge des arbres dans le bosquet de noix de pécan le long du prélèvement. Peut-être un million d'années, à partir d'anciennes graines enfouies dans les boues glaciaires du Grand Fleuve.

      Les arbres étaient si vieux que les branches ont fusionné en un immense labyrinthe enchevêtré, colonisé par un nombre infini d'oiseaux. Au printemps ils venaient de partout pour faire leur nid et pour se nourrir, car les baies étaient nombreuses et les insectes naissaient chaque jour dans les eaux troubles d'un bayou proche.

      En bordure du bosquet, coincé entre deux champs de coton, se trouvait une maison délabrée qui servait à entreposer grains et outillage. Dans le porche derrière la maison était une grande cage avec plusieurs familles de calopsittes. À l’arrivé de printemps une nouvelle génération de petits oiseaux maigrichons, sans plumes mais résolus, s’aventura hors de leurs coquilles pour découvrir le monde. 

      Sury, le dernier du lot, se fatigua vite d’errer au sol de la cage avec ses frères et sœurs, préférant observer les oiseaux en dehors de la cage. Il se demandait pourquoi il était dedans et qu'ils étaient libres de voler où ils voulaient.

      Legrey, le meilleur ami de son père, réussit à s'échapper une fois, il y a longtemps, et tout l'été Sury lui posait des questions. Le vieil oiseau lui racconta comment c'était de planer au-dessus des arbres le long du Grand Fleuve.

    Le cœur de Sury se serrait d’envie. Il se tenait sur ses jambes grêles et battait ses ailes mais ne réussit qu’à renverser la nourriture et de couvrir les autres oiseaux dans un nuage de poussière de plume.

    « Sois heureux avec ce que tu as, » dit sa mère.

    Son oncle lui décrit les difficultés à l'extérieur de la cage; des serpents et des chats, et mourir de faim.

   « C’est mieux de rester à l'intérieur, » conseilla sa tante.

   « Tu ne veux plus jamais sortir? » il demanda à Legrey.

   Legrey lui raconta son aventure un jour où il avait la neige. Il était dehors depuis environ une semaine, il avait faim et froid lorsque les flocons de neige sont apparus, d’abord comme un murmure puis aussi épais qu’une couverture. Il ne pouvait rien voir.

   « Tout était blanc. Le ciel, les branches, la terre… et le chat. » 

   Il n’avait pas remarqué le chat, immobile juste devant lui à part le léger remous de la queue que Legrey confonda avec un ver, il avait si faim. Soudain, le félin sauta dans les airs pour attraper le calopsitte inexpérimenté entre ses pattes.

  Il serait mort à coup sûr s'il n'y avait pas eu un troupeau de corbeaux qui passait à ce moment-là. Ils ont plongé style militaire pour méthodiquement piquer la tête du chat jusqu’à ce qu’il finisse par le lâcher.

  « C'est comme ça que j'ai appris du Royaume des Oiseaux, » dit-il.

  Les corbeaux étaient en quête de le trouver et l'invitèrent à rejoindre leur groupe. Ils partiraient dès qu'il cessait de neiger. Cependant, avant qu'il puisse partir avec ses nouveaux amis Legrey fut attrapé. De la nourriture avait été placée près du porche et, dès qu'il est allé manger, il fut capturé et remis dans la cage. Il était dévasté mais les corbeaux le rassuraient.

  « Il y a plus d'une façon de trouver le Royaume, » dit leur chef.

  « Comment puis-je le reconnaitre sans savoir ce que je cherche ? » demanda Legrey, toujours terriblement contrarié.

  « Gardez l'esprit ouvert et ça viendra. Quand cela arrive vous le reconnaîtrez, » répondit le corbeau mystérieusement.

   Ils ont parlé à travers les barreaux jusqu'à la fin de la tempête. De fragiles rayons de soleil ont filtré à travers les nuages et la neige a lentement fondu dans le sol. Il était temps pour les corbeaux de partir.

  « Combien de temps faudra-t-il attendre avant de trouver le Royaume? » Sury demanda à Legrey après avoir raconté son histoire. 

  Le vieux calopsitte eut un petit sourir et Sury le trouva irritant. Comment pouvait-il être si patient? Comment pouvait-il rester là, année après année, à attendre? La chaleur torride de l’été lui pesait et généralement il restait à l’écart des autres oiseaux. Il se demandait si les corbeaux ont trouvé le Royaume des Oiseaux.


  Dans le coin le plus éloigné au fond de la cage une vigne de chèvrefeuille s'était emmêlée entre les barreaux et Sury s'en servit pour se percher. Les épaisses branches lui donnaient un peu d'intimité et les fleurs odorantes l'ont aidé à oublier qu'il était prisonnier. Il somnolait quand soudain une traînée de rouge brillant se posa sur une branche du chèvrefeuille. 

   « Bonjour ! »

   Sury leva les yeux, surpris, et inclina la tête. Un cardinal le regardait curieusement.

   « C’est comment, à l’intérieur ? »

   « Ennuyeux. Chaud. »

   « Et en sécurité ! » ajouta le cardinal en riant. 

   Sury n'avait jamais rien vu d'aussi beau. 





DEUX
Yolanda


   Yolanda venait tous les soirs sur la vigne de chèvrefeuille discuter avec Sury. Elle était arrivée récemment au bosquet avec sa famille et parfois son ami Mockingbird, un oiseau moqueur, l'accompagnait. Elle lui racontait de la vie en dehors de la cage.


   Sury demanda si elle avait entendu parler du Royaume des Oiseaux, et elle dit oui. Il la pressa pour plus d’informations - il sentait qu’il allait exploser s’il ne savait pas tout sur cet endroit magique - mais à chaque fois Yolanda changeait de sujet.

   Son amitié avec le cardinal inquiétait sa mère. Elle craignait que Yolanda « mette des idées » dans sa tête et lui dit de ne plus la voir. Sury était en colère mais Legrey le consola.

   « La plupart des oiseaux se sentent menacés par tout ce qui est différent de leur façon de penser habituelle, » a-t-il déclaré. « Tout finira par s'arranger. Sois patient. »

   La patience n’était pas l’une des vertus de Sury. Il était grincheux et refusait de manger jusqu'à ce que son père prit une decision.

   « L’amitié de Sury avec le cardinal ne peut lui nuire. C’est mieux que de rester ici à écouter des bêtises. »

   Sury fut autorisé à retourner au chèvrefeuille où, à son grand soulagement, il trouva Yolanda qui l'attendait. Il se sentait mal que sa mère, offensée, ne parle pas à son père mais Lakhi, une cousine qu’avait prise le parti de Sury dans le conflit, lui dit de ne pas s’inquiéter.

   « Ça ne durera pas longtemps. »

   Pendant tout l'été le jeune calopsitte écoutait attentivement les oiseaux dans les arbres. Yolanda venait lui tenir compagnie le soir, parfois avec un membre de la famille mais le plus souvent seule ou avec son ami Mockingbird, l’oiseau moqeur. Sury sentit pour la première fois ce que c'était que d'être heureux, jusqu'au jour où Yolanda lui dit devoir quitter le bosquet de pacanes.

   « Où vas-tu, » demanda-t-il avec anxiété. « Quand seras-tu de retour? » Il sentit son cœur se briser.

  Elle n’a pas pu lui dire où, ni combien de temps elle serait partie, et les premiers jours il s’est senti complètement abandonné. Il restait dans la vigne de chèvrefeuille jusqu'à ce que Legrey et Lakhi viennent le consoler. Sury se sentit rassuré par leur présence.

   Il tourna son attention sur ce qui se passait à l'intérieur de la cage; sa mère et sa tante s'occupent des affaires de tout le monde, ses frères et sœurs et cousins qui se chamaillaient. Tous les petits détails insignifiants qu'il évitait généralement l’ont aidé à surmonter sa tristesse.

  Les mois passèrent, il faisait nuit plus tôt et les jours étaient davantage froids. Il a plu solide pendant une semaine puis tout aussi soudainement la brume fut remplacée par un ciel incroyablement bleu. De son perchoir Sury remarqua un chat près du porche, partiellement caché dans l'herbe. Il fixait intensément une hirondelle buvant d’une flaque d'eau. Sury cria et le petit oiseau atteignit rapidement la vigne de chèvrefeuille. Le chat s'éloigna, basculant la queue, offensé.

   « Quelle chance tu as d’être en sécurité dans la cage, » dit l'hirondelle.

   « Je ne sais pas. Je préférerais de loin être à l’extérieur. »

   « Très bien, » dit l'hirondelle. « Je peux t’aider, au cas que tu quittes la cage. »

   « Je te remercie! Je l’apprécie vraiment ! »

   « La première chose que tu dois apprendre, si tu veux survivre, est de connaître ton ennemi. »

   L'hirondelle apprit beaucoup de choses à Sury, en particulier à comprendre le langage des prédateurs et de rester toujours alerte.

   Elle lui raconta de l'endroit où elle et sa famille passaient l'hiver, où il ne faisait jamais froid, où le monde se terminait abruptement sur une masse infinie d'eau. Sury ne savait rien de masse d’eau, ni même du froid à l’exception des récits de Legrey.

   Au premier signe de l'hiver le bosquet était rempli d'oiseaux de toutes sortes se dirigeant vers le sud, parlant tous à la fois.

   « Les familles sont les mêmes partout, » décida-t-il.

   Il écoutait attentivement les histoires de chats, de serpents et d'armes à feu, et rêvait de sauver Yolanda de terribles dangers.


   Il entendit un mouvement en dehors des barreaux de la cage.

   « Yolanda? » a t’il demandé de la nuit sans lune.

   Mockingbird trouva une enclave confortable dans le chèvrefeuille et regarda Sury avec affection. Il vit à quel point le calopsitte était déterminé à apprendre tout ce qu'il y avait à savoir, et souhaitait lui faciliter la tâche.

   « J'ai rencontré Yolanda et sa famille il y a quelque temps, elle te passe le bonjour et dit qu’elle pense à toi. »

   « Sais-tu quand elle reviendra? »

   « Bientôt, ne t’inquiète pas. Tu as beaucoup appris, tu peux être fier de toi, » dit Mockingbird.

   « Peut-être, mais ça ne change rien dans ma vie. »

   « Sois patient et reste déterminé à apprendre tout ce que tu peux. C’est toujours mieux d’être préparé. »

   Sury essaya d'être patient, mais sa famille l’agaçaient toute en sachant que ce n’était pas de leur faute. Il était en train de bouder quand il entendit une voix maigre et sinueuse.

   « Pour l'amour du ciel, restez concentré! » dit la voix.

  Sury vit un petit dragon à l'allure féroce gravir le chèvrefeuille. Effrayé, il recula et faillit tomber de son perchoir.

  En fait, ce n'était qu'un ver. Les petites plumes qui tapissaient le sol de la cage s'étaient collées sur son corps et entouraient ses yeux, un spectacle à voir. Sury regarda de plus près.

  « C'est à moi que vous parlez? » Il a demandé. « Ne savez-vous pas qu’il est dangereux de traîner dans une cage à oiseaux? »

  « Vous devez rester concentré, faites-moi confiance, » dit le ver en ignorant son avertissement. Elle éternua et une nuée de plumes vola dans les airs. Sury, stupéfait, ne bougea pas.

  « Vous pouvez m'appeler Mlle Clara, » dit le ver en écartant une autre couche de plumes. « Vous devez être Sury, ravi de vous rencontrer. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer à quel point vous êtes triste La chose la plus difficile à apprendre est la patience, n’êtes-vous pas d’accord? » 

  Mlle Clara éternua une fois de plus dans un nuage de poussière de plumes.

  « N’est-ce pas un nom étrange pour un ver? » demanda Sury malgré lui. Il se demandait pourquoi Mlle Rose n’avait pas peur de lui et comment elle pouvait savoir qui il était. 

  « Il y a tellement de choses que l’on ne connais pas, vous êtes accord ? » dit-elle. « Chaque jour nous apprenons quelque chose de nouveau, chaque jour. »

  « Ma mère a raison, » dit Sury, à nouveau lugubre. « À quoi sert-il de savoir quoi que ce soit, alors que cela ne sert à rien ? Quand je suis prisonnier ici dans cette cage. »

  « Vous passez trop de temps à penser à ce qui ne va pas dans votre vie. Ce n’est pas une façon d’agir, continuez à apprendre. c’est mon conseil, » dit Mlle Clara.

  « Regardez autour de vous. Qu'y a-t-il à apprendre ici ? »

  « Il y a quelque chose à apprendre dans tout ce qui se passe ou ne se passe pas, » dit Mlle Clara. « Vous devez être absolument certain de cela, sinon vous ne trouverez jamais ce que vous recherchez. »

  « Comment savez-vous ce que je cherche ? »

  « Faites-moi confiance, » dit Mlle Clara.

 Avec un dernier éternuement elle se débarrassa du reste de l'armure de plumes avant de se faufiler dans le chèvrefeuille et disparaître dans la nuit, comme si elle ne s'était jamais produite.