Les Mystères Alex et Zahni

Livre Trois - La Mangrove 
Une île des plus extraordinaires

  Mangrove Island s'agrippe au fond de l'océan comme une gigantesque pieuvre noir. Vestige d'un ancien volcan marécageux, son cratère sécrète une soupe primordiale entre les fissures de lave noir durcie. Un terrain de jeu pour scientifiques armées de bocaux en verre, feutres et enthousiasme débridé. 

  Il n'y a pas de ferry, mais une multitude de petits bateaux peuvent vous y emmener depuis Patras, vingt à trente minutes selon les courants. Peints de couleurs gaies, ils donnent un caractère festif au petit village de pêcheurs.

  Les bateaux accostent sur le quai qui se trouve sur le côté est de l'île, face au continent. Le côté ouest est parsemé de chênes tronqués, et au nord se trouve la cocoteraie. Une vaste forêt de mangroves couvre le côté sud, avec des racines si étroitement tissées au-dessus du marécage que vous pouvez traverser sans jamais mouiller les pieds. D'innombrables espèces d'oiseaux partagent les branches, attirées par l'ombre et l'abondance d'insectes. Les alligators sont rares, mais il y a des serpents. 



​  L'île fut achetée en 1972 par le magnat du transport maritime Demetrius Calisto, avec le but de créer une communauté autonome en utilisant uniquement des énergies alternatives. Son premier défi fut de forer un aqueduc souterrain pour contenir la pluie, fournissant ainsi un flux constant d'eau douce filtrée à travers la lave riche en minéraux. L'électricité est produite à l'aide de panneaux solaires hybrides, d'éoliennes, et d'un réseau de secours en cas de mauvais temps généré par les courants maritimes.

  Le village pour les employés et leurs familles se trouve plus au sud du quai, où les visiteurs peuvent s'arrêter pour déjeuner, faire des achats ou louer une chambre à un prix raisonnable. Le village approvisionne l'île en pain frais, œufs, lait de chèvre, yaourt, beurre, fruits, légumes, confiture et miel. Les poules errent sans encombre et ce n'est pas rare d’en trouver une perchée sur une étagère dans l’épicerie. Calisto a son propre complexe avec une jetée privée, entouré d'un mur blanchi à la chaux. 

  Lorsque Calisto acheta l'île il y avait un seul bâtiment, La Mangrove, qu’il restaura en maison d'hôte. « Maison d'hôtes » était une façon détournée de dire si vous devez demander combien coûte une chambre, vous ne pouvez pas vous le permettre. La structure à trois niveaux semblait tout droit sortie des Mille et Une Nuits avec ses nombreuses arches et fontaines.

  Au rez-de-chaussée la salle à manger et le salon font face à la cocoteraie avec une vue exceptionnelle sur le soleil levant et couchant, selon le côté vous êtes assis. Une fontaine peuplée de poissons koï sépare le salon de la réception. Le seul décor est un grand miroir dans le hall principal, teinté et moucheté par le temps, encadré par des couches de coquilles transparentes qui changent de couleur selon l’heure du jour. Il fut réalisé par Sir Edward, un acteur de théâtre shakespearien, résident à La Mangrove durant les derniers mois de sa vie.

  Chaque été, pour son anniversaire, Calisto organise une fête pour la famille, les amis et les employés avec musique, jeux et suffisamment de nourriture pour satisfaire tous les dieux de l'Olympe. En fin de journée les invités se retrouvent dans la cocoteraie pour assister au feu d'artifice. Pour son quarantième anniversaire il doubla la prestation et le grand final enflamma tout le ciel. Pour les gens rassemblés le long des plages du continent, l'explosion aérienne fut quelque chose qu'ils n'oublieraient jamais, et non pas seulement parce que c’était incroyablement éclatante.

Le Mystère

  Le lendemain de la fête, le major d’homme de Calisto se rendit aux autorités de Patras pour signaler la disparition de son employeur. Demetrius Calisto était un excentrique notoire et les officiers étaient enclins à croire qu'il n'y avait pas lieu à s'inquiéter, mais ils ont dû admettre que Bruno était à son service depuis douze ans et qu’il connaissait ses habitudes par cœur. Les policiers ont posé leurs cafés et journaux pour enregistrer sa déposition.

  Patras n'avait que deux officiers. Dans une communauté où tout le monde était à peu près joint par des liens de famille, les différends étaient plus susceptibles d’être réglés autour d'une table de cuisine plutôt que dans une salle d'audience. Aussi, cette affaire fut transmise au chef de police Masterson à Half Moon, et Masterson envoya son équipe forensique pour inspecter la chambre de Calisto. Ils ont suivi les procédures standards ; empreintes digitales, éclaboussures de sang, et ils n’ont trouvé aucun indice sauf la mouture était encore fraîche dans la machine à café, et qu’il n'a pas dormi dans son lit. 

  Environ une semaine après la fête la rumeur se répandit qu'il y avait quelque chose de valeur caché quelque part dans les environs de La Mangrove. Si la plupart des gens la considérèrent comme une rumeur, certains l’ont pris au sérieux. 

  Les farces de Calisto étaient bien connues. Quand les employés de La Mangrove se plaignaient d’un invité désagréable, un certain Docteur Virgilio Bolzano, Calisto plaça un lézard sous une cloche en argent et envoya la serveuse avec le plateau à sa table.

  Calisto n'avait pas calculé qu’en soulevant le dôme le lézard s’infiltrerait sans être vu dans les sous-vêtements du bon docteur. Bolzano appela la serveuse, à juste titre irrité, pour se plaindre qu'il n'y avait pas de nourriture dans son assiette, quand brusquement il sauta en agitant son derrière avec frénésie. Les invités dans la salle à manger pensaient d’abord qu'il s'agissait d'une variation de la Danse des Poules, jusqu'à ce qu’il renverse la table en secouant sa jambe comme mutilée par un alligator. Horrifiés, les convives ont reculé tandis que le lézard, traumatisé, s’échappa du pantalon comme poursuivi par le diable.

  Il est difficile d’imaginer cet homme qui aime faire des faces, dont le visage n’a jamais perdu sa douceur enfantine, prendre des décisions pour des navires de soixante-dix mille tonnes avec cinq cent mille barils de pétrole à bord. Pirates, catastrophes naturelles, équipements défectueux et défaillances humaines étaient les compagnons habituels dans cette entreprise sélective.

  Ce qui l'inquiétait était les conséquences des marées noires, de plus en plus fréquentes. Après avoir personnellement été témoin des dégâts irréparables sur l’environnement, il vendit ses navires et mit sa fortune au service de la recherche pour trouver des solutions dans les énergies alternatives. Ce qui impliquait réduire considérablement la dépendance aux combustibles fossiles.

  Comme on pouvait s'y attendre ses propositions, qui comprenaient des mesures de sécurité coûteuses, n’étaient pas bien reçues par les industriels des compagnies pétrolières et maritimes. Vous ne pouvez avoir trop d'argent, et les lobbyistes étaient prêts à répandre la bonne volonté parmi les politiciens afin que toute réglementation soit rejetée. Pour cette raison, il garda ses recherches secrètes.

  Les scientifiques de Calisto viennent de différents pays et se rencontrent dans des coins reculés du monde. Son personnel, outre Bruno, est composé de son secrétaire Sam, son architecte Ahmad, son technicien Dakota et la cuisinière Shawana qui faisait également office de garde du corps. Ils aimaient et respectaient leur employeur à la voix douce. Ils savaient que ses singeries scandaleuses qui faisaient de lui le chouchou des tabloïds et des pages de célébrités, n’étaient qu’un leurre.



- Chapitre Un -


   « Eh bien, attachez-moi et appelez-moi Sally, » déclara Tom Hasling.

   L'objet tomba sans faire de bruit dans une clairière, à environ trois cents mètres de l'endroit où il a ancré son bateau. Il était assis à sa place habituelle sur Mangrove Island où il pouvait se détendre, boire une bière, lire le journal et fumer sans que sa femme ne le harcèle. Il se mit debout et leva la main pour protéger ses yeux du soleil. Difficile de dire ce que c'était. Peut-être un cerf-volant qui a perdu son vent ? Une sorte d'expérience sur la météo ? Demetrius Calisto était connu pour ses recherches.

  Vingt ans auparavant, oui, il y vingt ans, Tom aurait été assez curieux pour enquêter. La vie, et sa femme, lui enseigna à s'occuper de ses propres affaires. Il prit une bouchée de son sandwich et pendant une minute fut envahi par le plaisir alors que la moutarde lui provoquait des larmes aux yeux et dégageait ses sinus. Puis il vit la deuxième chose bizarre. Deux gorilles traversaient la clairière pour s’arrêter là où l'objet était tombé. 

  Tom regarda le sandwich d'un air accusateur, comme s'il était en quelque sorte responsable. Après avoir ramassé l'objet, les primates l’ont regardé droit dans les yeux. Sérieusement effrayé, il recula et tomba sur sa chaise pliante. Il jura, rattacha sa salopette, fit ses bagages, monta sur son bateau et rentra chez lui. Il allait garder pour lui son étonnante expérience mais ce soir-là, la nature humaine étant ce qu'elle est, il raconta à ses copains ce qu'il a vu. Ils ont rigolé. L'un des gorilles était peut-être une femelle ? Qu'est-ce que Gertie avait à dire ? 

  Tom rit avec eux comme si ce n’était qu’une plaisanterie, et n'en parla plus jamais.




- Chapitre Deux -


  UNE semaine s'était écoulée sans nouvelles et, tous les invités de la fête parti de l'île, Thalia, la sœur de Calisto invita sa vieille amie la Comtesse Katrina Katro. Elle envisageait d'engager un détective privé et Katrina lui promit qu'elle verrait si Harry Maddock ou Zahni étaient libres.

  « Il y a suffisamment de chambres ici pour tes jeunes amis, » dit Thalia. « Peut-être ils pourront nous aider à découvrir ce qui est arrivé à Demetrius. »

  La comtesse appela Zahni qui, à regret, déclina l’invitation. Il enquêtait sur une affaire et Harry était occupé hors du bureau. Mario non plus pouvait accepter l’invitation. Son projet avec Nasir pour la réserve attira beaucoup de publicité, et ils étaient sur le point de démarrer une entreprise d'architecture qui exploitait les ressources naturelles des différentes régions.

  Alex et Maria étaient extrêmement contentes de l'invitation. Maria préparait un examen et Alex, en vacances, voulait dessiner. Stagiaire en tant qu'artiste forensique au service de police de Half Moon, elle était à l'aise avec l’équipe, introverties comme elle, mais avait fort besoin de s'éloigner du côté plus sombre de l'humanité.

  Le lendemain, Thalia envoya son bateau pour ramener les trois amis à Mangrove Island et les attendit à l'Agora, le restaurant donnant sur le quai. Les deux vieilles amies se sont embrassées chaleureusement et après le déjeuner elles ont pris le sentier menant au village.

  « Le village est géré comme une coopérative, » expliqua Thalia. « L'un des objectifs de Demetrius est de prouver que, dans de bonnes conditions, des personnes de cultures et de religions différentes peuvent vivre et travailler ensemble. »

  « C'est comme un marché en plein air, » observa Alex avec joie alors qu'elles approchaient du groupement de bâtiments. Sur la plage des garçons tentaient de faire voler des cerfs-volants tandis que les filles, assises sur l'un des rochers, les encourageaient.
  Thalia s’arrêta dans une maison où une famille grecque servait du café et des pâtisseries. Une table était occupée par deux hommes devant un jeu d’échecs, les visages patinés sous des chapeaux fedora. Thalia présenta Katrina et les filles à la femme, qui leur apporta du café servi dans de petites tasses en porcelaine blanche. Pendant qu'elles attendaient que la mouture se tasse, Thalia expliqua pourquoi les Grecs l'appelaient café grec et ne pas café turc.

  « Les Grecs ont boycotté tout ce qui était Turc après que le pays envahît Chypre en 1974, sauf que le café turc était quelque chose qu'ils ne voulaient vraiment pas abandonner. »

  « Alors, ils ont changé le nom en café grec, » dit Maria.

  « C'est exact. C'est la même chose sauf le genre de tasse dans laquelle il est servi. » Thalia secoua la tête en rigolant. « Au fait, le culte du café a commencé au Moyen-Orient. La boisson avait été offerte à Soliman le Magnifique par le gouverneur du Yémen au seizième siècle, et par la suite c’est devenu partie intégrante du tissu social Turc. »

  Un énorme coup de tonnerre secoua le sol et tous les gens couraient pour se mettre à l'abri. En un instant, le porche fut muré par la pluie qui martelait impitoyablement le toit en tôle. Cela ne dura pas longtemps. Tout aussi soudainement le ciel s'éclaircit et l'eau des rues se déversa dans les réservoirs souterrains. Alex et Maria sont parties explorer le reste du village.

  « Tu ne dis rien sur Demetrius, j'imagine que c'est parce que tu n'as pas de nouvelles, » dit Katrina.

  « Rien. Bruno, le valet de Demetrius, a remarqué que la machine à café n'avait pas été utilisée. Il préparait son propre café le matin, il a donc dû disparaître après avoir quitté la fête. »

  « C'est le seul indice ? Du café moulu ? »

  « On dirait. Il y a aussi une rumeur qui circule, d’un trésor. »

  « Un trésor ? »

  « Dans la maison d'hôtes. »

  « Mon Dieu, que d’intrigues. »

  « C'est tout à fait possible. Quelque chose de stupide, comme un poulet en caoutchouc. » Thalia, plus âgée de quatre ans, était souvent la cible de ses farces.

  Katrina repensa au nombre de plaisanteries que Calisto avait inventées dans sa jeunesse et convint que c'était possible.
  « Serait-ce sa façon de te dire qu'il est en sécurité ? Comme un code ? »

  « J'y ai pensé, mais vraiment n'importe qui aurait pu lancer la rumeur, pas nécessairement Demetrius. » Thalia regarda les deux joueurs d'échecs. « Il aurait pu me le dire carrément pour que je ne m'inquiète pas. »

  « S'il ne l'a pas fait, c’est qu’il doit y avoir une bonne raison, » dit Katrina d'un ton rassurant.

  Alex et Maria revinrent de leur exploration et, laissant les deux hommes à leur jeu, le groupe se fraya un chemin à travers la bananeraie jusqu'au complexe.

  « Une personne peut survivre longtemps simplement en mangeant des bananes, et elles ne perdent pas leurs propriétés lorsqu'elles sont séchées. » Elle montra un bâtiment bas derrière l’épicerie avec un toit en panneaux solaires. « Les bananes sont déshydratées dans ce bâtiment. » 

  Elles sont arrivées au complexe en sueur et d’excellent humeur. « Mieux qu'un spa, » déclara Katrina. Un thé à la menthe les attendait ainsi que leurs bagages. Le complexe avait été construit dans le style des bâtisses des îles grecques, avec un labyrinthe de chambres pour les invités donnant sur des cours ombragées de bougainvilliers, blanchies à la chaux.

  Alex et Maria sont allées nager avant le dîner. D'un côté de la plage privée était un mur de lave noire plongeant dix mètres dans l'eau, et de l’autre côté se trouvait la jetée privée, ou le voilier de Calisto et une poignée de petits navires se balançaient doucement dans la marée descendante. Samira, la femme de chambre personnelle de Thalia, installa le repas sur le balcon. 

  « Avec aucun autre indice à suivre, autant commencer par le prétendu trésor dans la maison d'hôtes, » suggéra Alex. Elle se resservit une deuxième portion de moussaka, au le plus grand plaisir de la cuisinière Irina, qui trouvait la grande fille dégingandée d'un poids inacceptable.

  Maria pensa que le trésor pouvait signifier différentes choses : un message codé pour rassurer Thalia, ou sinon pour dire ‘je suis en vie, aidez- moi, cherchez-moi’. Ou quelqu'un ayant lancé la rumeur pour divertir.

  « Que la rumeur ait été lancée par votre frère ou par quelqu'un d'autre, elle est apparue après sa disparition. » 

  Il fut décidé que Katrina prenne une chambre à La Mangrove pour observer le personnel et les invités.